Suivre La Nuit rwandaise : RSS Twitter Facebook Scribd Dailymotion Proposer des articles

La Nuit rwandaise: une revue annuelle et un site Internet



A propos de la revue Les auteurs



Accueil du site > La revue > N°1 • 2007 > Lettre ouverte à la jeunesse française

Yolande Mukagasana

Lettre ouverte à la jeunesse française

Jeunes Français, je sais que vous, vous pouvez comprendre.

Je sais que tous les jeunes aiment la vie. Je suis sûre que vous savez qu’une vie qui s’éteint est un drame pour quelqu’un quelque part dans le monde. Mes chers jeunes Français, j’ai survécu à un génocide. Celui des Tutsi du Rwanda. Mais mon mari et tous mes trois enfants ont été massacrés en 1994 au cours de ce même génocide. Les miens n’avaient rien fait. Mais ils étaient nés tout court. Ils vivaient tout simplement.


Lorsqu’un humain veut se voiler la face devant les erreurs ou les choix de son passé, il ne fait que reproduire la même chose tout le long de sa vie. Les politiques de votre pays ont fait un choix au Rwanda : porter des responsabilités dans le génocide des Tutsi. Plus d’un million de morts en trois mois, dont mon mari et tous mes trois enfants, mon frère et mes deux sœurs, sans parler de ma famille éloignée comme les cousins, les oncles, les tantes et leurs familles.

Cela fait dix-sept ans que la France me torture. Depuis 1990, les militaires français nous arrêtaient aux barrières comme nos militaires génocidaires. Vous avez ces images dans les archives de France 2.

De quel droit la France m’a-t-elle arrêtée dans mon pays ? De quel droit la France participa-t-elle à une guerre rwando-rwandaise jusqu’à s’aligner du côté des tueurs de ma famille ?

La France a entraîné nos assassins.

La France les a armés.

Une plainte est déposée contre les militaires français qui ont violé les femmes pendant le génocide au Rwanda. Ce n’est par plaisir que l’on porte plainte pour viol. Cela coûte de rendre publique sa perte de dignité et d’intimité. La France s’est rendue coupable de ce que ses politiques et militaires ont fait à Kibuye dans la zone Turquoise, dite « zone sûre ». Alors que lorsque le génocide était arrêté partout ailleurs, il a pu continuer dans la zone occupée par la France.

La France nie ce qu’elle a fait.

Après le génocide, la France protège nos assassins qui sont recherchés par la justice.

Après le génocide, le Président français François Mitterrand aurait dit : « Un génocide, dans ces pays-là, ce n’est pas trop important ». Il savait ce qu’il disait comme il savait dans quoi il engageait sa politique africaine au Rwanda. Pourquoi la République s’est-elle rendue coupable d’un crime contre l’humanité ?

La France politique et militaire s’est rendue coupable du génocide des Tutsi du Rwanda et c’est vous, la jeunesse française, ou vos enfants, qui allez un jour devoir le payer.

Jeunesse française, prenez vos mères dans les bras, demandez-leur si elles connaissent le chagrin d’une mère qui perd son enfant. Quand vous aurez compris cela, vous vous rendrez compte à quel point je ne lâcherai pas la France. Elle doit me rendre des comptes à moi et à tous les survivants du génocide des Tutsi. Si la France ne le fait pas, c’est vous, dans l’avenir, qui devrez rendre des comptes aux enfants rwandais.

Un génocide Français, La Françafrique, Un génocide sur la conscience, L’inavouable, etc… sont tous des livres écrits par des Français, je vous invite à les lire.

Ce que les femmes et les enfants français ont subi en Côte d’Ivoire, ne vous fait-il pas réfléchir ? Pourquoi la société civile française doit-elle payer la politique criminelle de la France en Afrique ?

Je remercie les Français qui continuent à lutter avec nous pour que la vérité soit établie et que la justice soit faite pour les victimes de ce génocide, aussi bien les morts que les survivants. Qu’elle soit faite pour les bourreaux et leurs enfants, qu’elle soit faite pour la dignité du peuple français. Pour terminer, je rend hommage à Jean-Paul Gouteux qui a défendu cette vérité jusqu’à son dernier jour. Je rends hommage à François-Xavier Verschave dont la voix aurait mérité de dépasser les frontières françaises.

Je leur promets que de mon vivant je continuerai le chemin qu’ils ont tracé. Ce que je fais aujourd’hui n’est pas pour moi car je n’ai plus rien qui m’appartienne à sauver, j’ai perdu tout ce que j’aimais. Mais je continuerai ma lutte pour tous les enfants de l’humanité dans l’espoir qu’un jour ils puissent faire des enfants dans un monde de Paix et de Droit.

Yolande Mukagasana, rescapée du génocide dans lesquel elle a perdu sa famille. Elle est l’auteur de La mort ne veut pas de moi. (Avec Patrick May.) Fixot, 1997. Et de N’aie pas peur de savoir - Rwanda : une rescapée tutsi raconte. J’ai lu, 1999. Elle a également coécrit, avec le Groupov, la pièce de théâtre Rwanda 94.